"NEIGE ET AVALANCHES" : LA REVUE DE L'ANENA
Leçons d'accidents d'avalanche
Neige et Avalanches n° 80 - Décembre 97
Leçons d'accidents d'avalanche
Etude de comptes
rendus d'avalanches hivers 90/91-91/92 : quelques enseignements
Chaque année l'Institut Fédéral pour l'Etude
de la Neige et des Avalanches de Davos (Suisse) publie les rapports des
accidents d'avalanches survenus en Suisse durant l'hiver écoulé. Ces
témoignages circonstanciés (récits des victimes, des témoins - cartes au
1/25.000 - photos - prévisions nivo-météo des jours précédents -
profils du manteau neigeux - etc.) fournissent un matériel d'étude des
plus intéressants pour qui cherche à comprendre pourquoi la joie du ski se
transforme parfois en cauchemar ou pour le moins en une aventure inoubliable
pour celui qui l'a vécue.
Pratiquer le ski de montagne en sécurité est
un souci constant qui nous a incité à étudier dans le détail ces
rapports afin de dégager des éléments marquants, susceptibles d'éclairer
la lanterne de tout skieur cherchant à améliorer sa sécurité ou celle de
son groupe lorsqu'il se trouve en dehors des pistes balisées. Pour ce faire
nous avons extrait le plus d'informations possibles pour chaque cas
d'avalanche concernant soit des skieurs en hors-piste, soit des skieurs en
randonnée, afin de les regrouper dans un tableau récapitulatif. Seuls ont
été retenus les comptes rendus suffisamment précis.
A la lecture de ce document et des récits des
victimes, deux éléments apparaissent d'emblée : l'heure tardive des
avalanches en hors-piste et la survie des victimes lorsqu'une partie du
skieur ou élément de son équipement est visible en surface.
L'heure tardive des
avalanches en hors-piste
Sur dix avalanches en hors-piste durant ces
deux hivers, sept sont survenues entre 13 h et 15 h et les trois autres aux
alentours de 11 h 30. C'est le phénomène du "grignotage" qui est
ici probablement en cause : plus on avance dans la journée, plus les
skieurs se lancent dans des pentes qu'eux-mêmes avaient évitées le matin,
car jugées dangereuses.
Mais pourquoi les skieurs perdent-ils de vue le
caractère dangereux des pentes évitées le matin ? Ici la réponse ne peut
être qu'hypothétique car elle se trouve dans le comportement du skieur, le
plaisir de skier dans la poudreuse annihile la fonction "veille au
danger" dans la tête du skieur. Celle-ci est active le matin, puisque,
ayant le choix, il ne va pas d'emblée skier dans les pentes les plus
dangereuses. Mais cette veille au danger s'amenuise pour ne plus fonctionner
du tout quand, dans l'après-midi, les pentes encore vierges se font rares,
que la "poudre" a allumé les yeux des skieurs alors que la neige
a peut-être continué d'évoluer. D'où le dicton emprunté à W. Munter
"une pente vierge à midi est déjà enceinte d'une future avalanche
!".
Les skieurs en hors-piste se font piéger à
leur propre jeu en voulant skier dans des pentes qu'eux-mêmes et les autres
skieurs ont évitées le matin, car identifiées comme dangereuses à ce
moment-là.
Il semblerait donc qu'en hors-piste, l'accident
en avalanche dans l'après-midi soit, selon les cas, davantage lié à une
défaillance du processus d'analyse du skieur, qu'à une possible évolution
du manteau neigeux.
Partie du corps ou élément
du skieur visible
La deuxième évidence peut se résumer ainsi :
chaque fois qu'une partie du skieur ou de son équipement est visible à la
surface de l'avalanche, celui-ci survit à condition de ne pas être
mortellement blessé lors de la chute ou de ne pas être en solitaire (trois
cas de solitaires retrouvés sans difficulté par une partie visible en
surface, mais décédés du fait d'un délai d'enfouissement trop long : de
1 h 10 à 48 h).
Il est en effet plus simple et plus rapide de
localiser visuellement un élément à la surface de la neige car point
n'est besoin d'être spécialiste ni même entraîné pour cela. Les
personnes ensevelies sont également dégagées très rapidement car proches
de la surface. Il est à noter que dans quatre comptes-rendus faits par les
victimes, celles-ci relatent leur volonté de marquer leur emplacement
lorsqu'elles sentent l'avalanche ralentir : en faisant émerger une main
proche de la surface ou un bâton tenu à bout de bras. Ceci peut devenir
une consigne (aléatoire peut-être), mais cela participe de la volonté de
survivre de la personne emportée par une avalanche.
Ces remarques portent sur 8 cas de personnes
totalement enfouies dont juste une toute petite partie (l'extrémité d'un
gant, une partie de la chaussure, la pointe du bâton, etc.) était visible
en surface. Il va sans dire, que les personnes partiellement ensevelies se
libèrent elles-mêmes.
Ces constatations montrent par ailleurs le
bien-fondé des recherches entreprises avec les différents ballons, soit
pour signaler visuellement la présence de la victime, soit pour rester en
surface de l'avalanche. D'autres points importants se rapportent à
l'impréparation, à des négligences lors de la course ou même à des
dysfonctionnements graves après l'accident.
Le non-respect des
consignes
Il est apparu plusieurs fois que le non-respect
des consignes peut être considéré comme un élément déclenchant le
drame. Plusieurs exemples illustrent ce fait.
- Un groupe de randonneurs préfère éviter une pente qu'ils estiment
dangereuse, mais le premier continue de faire la trace dans cette pente
malgré les exhortations de ses camarades à redescendre. Toute la pente
part en avalanche et emporte le premier ; un mort.
- Un guide demande à son client de suivre sa trace mais celui-ci fait deux
virages supplémentaires hors de la trace initiale et toute la pente s'en va
; un mort.
- Un guide demande à ses deux clients de garder des distances derrière
lui, mais il est "rattrapé" par sa cliente. Lorsque l'avalanche
part de la crête qui les domine, tous deux sont emportés et ensevelis, le
guide en partie et la cliente totalement ; un mort.
- En ski sur le chemin d'été qui mène à la Cabane Bétemps, deux
randonneurs qui avaient déjà traversé la zone menacée par une coulée
venant du Gornergrat, demandent à la dernière personne de rester là où
elle se trouve ; mais celle-ci essaie tout de même de traverser vers son
mari, elle est emportée et fait une chute mortelle par-dessus une barre
rocheuse.
Les consignes doivent être claires et précises. Le responsable du groupe
doit particulièrement veiller à ce qu'elles soient comprises et
respectées scrupuleusement, sinon ce n'est pas la peine de donner des
consignes. Il est souvent question de distances de délestage d'une dizaine
de mètres ce qui semble très insuffisant la plupart du temps.
Le risque localisé plus ou
moins élevé
Dans presque tous les accidents d'avalanche
avec victimes recensées dans cette étude, le bulletin nivo-météo donnait
un niveau de risque global modéré, mais avec un risque local plus ou moins
élevé en précisant les orientations, les pentes, les expositions, les
lieux les plus exposés. Ceci devrait inciter tout skieur de montagne à
étudier très attentivement le bulletin nivo-météo surtout s'il est fait
mention d'un risque localisé.
Claude Rey, guide, résume ainsi cette
situation : "globalement c'est bon, mais localement il y a danger de
mort !"
Itinéraire non-adapté
L'étude montre cinq cas où un mauvais choix
d'itinéraire est à l'origine du drame ; soit parce qu'on a voulu couper
trop haut dans des pentes douteuses (quatre cas dont trois à la montée et
un à la descente), soit parce que la trace ne tenait pas compte d'un danger
potentiel ; à savoir être emporté par-dessus une barre rocheuse en cas
d'avalanche survenue du haut au moment où la trace passe trop près de
cette barre. Ce qui est malheureusement advenu avec six personnes (sur onze)
précipitées au bas d'une barre rocheuse de 150 m de haut : deux morts et
trois blessés graves.
Il faut donc apporter un soin particulier au
tracé de son itinéraire en regard des dangers potentiels des différentes
options possibles. C'est à dire que celui qui fait la trace doit, dans les
endroits à risque (qu'il soit évident ou non), imaginer (mettre en image)
tous les scénarii susceptibles d'advenir et de choisir le cheminement le
plus sûr. Il faut pour cela se poser sans cesse la question :
"qu'arriverait-il si...
La dernière partie de l'étude porte plus
particulièrement sur les instants qui suivent l'arrêt de l'avalanche, car
ils sont riches d'enseignement dans la mesure où ils montrent clairement
que tout délai dans la recherche d'une personne ensevelie diminue fortement
ses chances de survie. A l'inverse l'intervention immédiate, même avec des
moyens de fortune, peut être couronnée de succès.
La localisation à l'ARVA
A travers huit cas évoqués avec suffisamment
de détails, on remarque que la localisation grâce à l'ARVA requiert deux
préalables majeurs pour être efficace, une intervention immédiate et un
entraînement antérieur à la recherche avec l'ARVA.
Voici les cas qui illustreront ce chapitre.
- Deux pisteurs au travail sont emportés par
une avalanche de poudreuse. Leurs collègues, n'obtenant pas de réponse à
la vacation radio, se rendent sur les lieux et les localisent très
rapidement (entre 5 et 10 mn) avec l'ARVA. Mais la profondeur de
l'enfouissement (1,20 m et 1,50 m) ajoutée au délai d'intervention (10 mn
environ) sera fatale à l'un des deux pisteurs (dégagé au bout de 20 mn).
- Un guide et deux de ses trois clients sont ensevelis par une avalanche de
plaque tout près de la Heidelbergerhütte. La troisième cliente
inexpérimentée (stage de débutants en randonnée à ski) préfère aller
donner l'alerte au refuge. Un collègue du guide et deux autres personnes
remontent sur place, et très rapidement localisent et dégagent les
victimes (de 5 à 10 mn) qui décéderont toutes trois (durée
d'ensevelissement : 25 à 30 mn).
- Un groupe de randonneurs est surpris par une tourmente de neige à la
montée au refuge Forno. Leur trace passant trop haut sous les rochers est
coupée par une petite coulée partie en amont. Celui qui faisait la trace
est bousculé sur quelques dizaines de mètres et se retrouve immobilisé
avec de la neige jusqu'aux genoux. Les suivants, peu à peu, émergent de la
tourmente et aident le premier à se dégager. Cela leur avait semblé être
un intermède folklorique jusqu'au moment où ils se sont aperçus qu'il
manquait un autre de leurs camarades. Malgré une localisation rapide à l'ARVA,
la personne devait décéder (durée d'ensevelissement : 20 mn).
- Un guide et sa cliente sont ensevelis. Le deuxième client indemne
réussit à dégager très rapidement le guide dont une chaussure dépassait
de la neige. En 10 mn, le guide aidé de son client localise et dégage la
victime qui décédera par la suite. Le délai nécessaire au dégagement du
guide aura été fatal à sa cliente (durée d'ensevelissement : 20 mn).
- Trois jeunes randonneurs lors d'un retour tardif sont emportés par une
avalanche au nord de l'Egghornlücke. Des deux skieurs partiellement
recouverts, un arrive à se libérer au bout de 15 mn et se met à chercher
avec son ARVA leur camarade totalement ensevelie. La localisation lui prend
10 mn et le dégagement lui prend encore de 10 à 15 m. Ils ne réussiront
pas à la ranimer.
A côté de ce tableau quelque peu sombre
montrant que tout délai dans la recherche et le dégagement d'une victime
en avalanche est la plupart du temps fatal à celle-ci, il faut aussi garder
à l'esprit que d'autres cas se sont produits dont l'issue a été plus
heureuse (2) mais qui ne sont pas rapportés avec autant de précisions
parce qu'il n'y a pas eu d'enquête de la police ou bien ils ne figurent pas
dans ces rapports car ils sont trop sommaires ou incomplets.
Il faut une fois de plus insister sur le fait
qu'il faut s'entraîner à la recherche avec l'ARVA et qu'il faut intervenir
immédiatement après l'arrêt de l'avalanche si l'on veut garder une chance
de survie à l'enseveli. Le délai de dégagement de la victime a, dans
plusieurs cas, été augmenté à cause du nombre insuffisant de pelles
disponibles sur l'avalanche.
Deux cas montrent également qu'un enfouissement très important est un
handicap insurmontable pour ramener vivante la victime (1h30 pour 2,20 m
d'épaisseur et 3h pour dégager une victime sous 4 m de neige). D'où
l'utilité de la sonde. Au cas où plusieurs victimes sont à dégager ;
elle permet de définir rapidement le type d'actions à entreprendre en
fonction de la profondeur d'ensevelissement de chaque victime.
A signaler aussi, le cas de ce groupe de 8
randonneurs, tous équipés d'ARVA, dont deux sont emportés par une
avalanche : la première personne est rapidement localisée lors de la
recherche avec les ARVA car elle a réussi à faire émerger le bout de son
gant. Quant à la deuxième victime, elle sera localisée par sondage (et 12
chiens sur le site!) sous 2,80 m de neige et ne sera dégagée qu'après six
heures et demie d'efforts ! Les moyens extérieurs furent sollicités parce
que la recherche avec les ARVA avait été vaine et sans résultat, et pour
cause : les sauveteurs trouvèrent l'ARVA de la victime débranché dans son
sac à dos ! Aucun contrôle n'avait été effectué au départ.
A l'inverse de ces cas tragiques, voici le cas
d'un groupe familial : trois enfants en surf sont ensevelis alors que leur
père les suivait à ski. En arrivant à la cassure de l'avalanche et
constatant la disparition des enfants, il se met à les chercher tout de
suite et rapidement libère son fils dont un gant dépassait de la neige.
Grâce aux indications du fils précisant qu'ils surfaient tous groupés et
avec l'aide d'autres skieurs et de pisteurs, les deux autres enfants sont
dégagés ensuite (temps d'enfouissement : de 5 mn à 45 mn). Sans ARVA et
sans équipement spécial mais avec probablement beaucoup de chance.
Une journée très
particulière
Le 17 février 1991, il fait grand beau après
une semaine de temps froid avec des chutes de neige, totalisant de 30 à 45
cm de neige et accompagnées, dans certaines régions, de vents de secteur
Ouest. La remontée des températures est significative : à 2100 m le
thermomètre est passé en trois jours de -13° à 0°. Ce jour-là le
bulletin nivo-météo signale un risque localisé fort d'avalanche de plaque
dans les pentes au Nord pour pratiquement toute la Suisse.
Le bilan de cette journée tient en quelques
chiffres et indications :
- 7 accidents par avalanches, toutes dans des pentes Nord, Nord Ouest, Nord
Est,
- 9 personnes ensevelies - 5 morts,
- des 4 personnes survivantes, 3 ont été localisées parce que une main ou
un pied dépassait de la neige, et la quatrième a été localisée par
sondage (20 mn ensevelie, l'avalanche a été suivie par des pisteurs),
- toutes ces avalanches (5 en hors-piste et 2 en randonnée) ont eu lieu
entre 12h30 et 16h30.
Ce bilan est le reflet d'une journée de tous
les dangers alors qu'elle se présentait comme une superbe journée de ski :
c'est dimanche, il fait grand beau après une semaine de temps froid où il
est tombé de la neige fraîche, qui doit d'ailleurs être poudreuse surtout
dans les versants Nord, la température est agréable aujourd'hui ; "on
va se régaler !" Voilà ce que devaient se dire les skieurs en
chargeant leur matériel ce matin-là.
Hélas, ce jour-là surtout, il fallait tenir
compte des épisodes météorologiques de la semaine précédant ce beau
dimanche, de l'évolution du manteau neigeux et du bulletin d'avalanche.
Gilbert GUIRKINGER
Guide de haute montagne
Quelques
enseignements importants
- Plus on avance dans la journée, plus les
skieurs et surfeurs se lancent dans des pentes qu'eux-mêmes avaient
évitées le matin, car jugées dangereuses. Elles ne sont pourtant pas plus
sûres l'après-midi.
- Chaque fois qu'une partie du skieur ou de son équipement est visible à
la surface de l'avalanche, celui-ci survit à condition de ne pas être
mortellement blessé lors de la chute et de ne pas être en solitaire.
"Marquer son emplacement lorsqu'on sent l'avalanche ralentir en faisant
émerger une main à la surface ou un bâton tenu à bout de bras" :
une nouvelle consigne ?
- Les consignes doivent être claires et précises. Le responsable du groupe
doit particulièrement veiller à ce qu'elles soient comprises et
respectées scrupuleusement.
- Etudier très attentivement le bulletin nivo-météo surtout s'il est fait
mention d'un risque localisé.
- Apporter un soin particulier au tracé de son itinéraire en regard des
dangers potentiels des différentes options possibles.
- La localisation grâce à l'ARVA requiert deux préalables majeurs pour
être efficace, une intervention immédiate et un entraînement antérieur
à la recherche avec l'ARVA.
- Le délai de dégagement de la victime a, dans plusieurs cas, été
augmenté à cause du nombre insuffisant de pelles disponibles sur
l'avalanche.
- L'utilité de la sonde, au cas où plusieurs victimes sont à dégager :
elle permet de définir rapidement le type d'actions à entreprendre en
fonction de la profondeur d'ensevelissement de chaque victime.
- L'ARVA ne sert à rien :
- si on n'en connaît pas parfaitement le maniement, par des exercices
fréquents ;
- s'il est débranché ;
- s'il est dans le sac.
Notes
(1) Alain Duclos a décrit un accident qui
semble s'inscrire dans ce cas de figure : "au moment de l'avalanche, la
totalité des zones hors-pistes visibles depuis les remontées mécaniques
avaient été skiée." La neige restée froide en surface (-5° à
-7°C) réfute l'hypothèse d'un accroissement de l'instabilité due à
l'heure tardive. "Avalanches accidentelles : plaques ou poudre ?"
(dans Neige et Avalanches N° 68, Décembre 1994).
(2) Cas de deux adolescents retrouvés vivants après 3h50 d'enfouissement.
Ils avaient des poches d'air devant la bouche.